La soeur de Le Scouarnec n'avait pas mesuré qu'il était "dangereux", les méthodes d'enquête critiquées
"Comment tu en es arrivé là" ? La soeur de Joël Le Scouarnec, dont deux filles ont été victimes du chirurgien pédocriminel, a assuré jeudi ne pas avoir eu conscience de la dangerosité de son frère, lors du quatrième jour du procès, également marqué par une...

"Comment tu en es arrivé là" ? La soeur de Joël Le Scouarnec, dont deux filles ont été victimes du chirurgien pédocriminel, a assuré jeudi ne pas avoir eu conscience de la dangerosité de son frère, lors du quatrième jour du procès, également marqué par une controverse sur les méthodes des enquêteurs pour informer les victimes.
"J'ai besoin de savoir comment tu en es arrivé là", lance à son frère Annie, 72 ans, entendue par visioconférence en raison d'un accident récent. "Est-ce que notre père a eu des gestes sur toi? (...) Dis-moi la vérité!", l'exhorte-t-elle.
"Comment je suis devenu un pédophile puis un pédocriminel ? Je ne sais toujours pas", lui répond-il. "Ce dont je suis certain, c'est que je n’ai jamais subi aucune agression de la part de qui que ce soit", affirme-t-il depuis son box, d'une voix claire.
La septuagénaire a déclaré que la plus jeune de ses deux filles lui avait confié dès octobre 2000 avoir subi des violences sexuelles de la part de Joël Le Scouarnec, et qu'elle avait confronté ce dernier aussitôt.
Son frère aurait alors tout de suite reconnu les faits. "Oui, c'est vrai et Marie-France est au courant", lui aurait-il déclaré, selon elle.
"Je lui ai dit +faut que tu fasses quelque chose, que tu te fasses soigner+", se souvient Annie.
Elle explique ne pas avoir porté plainte à l'époque car elle ne s'est pas rendu compte "que c'était quelqu'un de dangereux."
Le surlendemain, Joël Le Scouarnec consigne dans un carnet intime découvert par les enquêteurs s'être masturbé devant une photo de la petite fille âgée de dix ans.
A l'évocation de ces souvenirs, la soeur du médecin s'est effondrée en pleurs en évoquant les propos tenus la veille par sa belle-soeur Marie-France, entendue par la cour criminelle du Morbihan pendant cinq heures.
Cachée sous une perruque, Marie-France avait outré les avocats représentant les 299 patients victimes de violences sexuelles de la part de l'ex-chirurgien, en niant farouchement avoir connu les penchants pédophiles et actes pédocriminels de son mari.
"C'était insupportable, plein de cruauté envers les victimes (...) plein de mensonges", a dénoncé Annie.
Arrêté en 2017 pour le viol de sa voisine de six ans, Joël Le Scouarnec avait été condamné en 2020 à 15 ans de réclusion pour les violences sexuelles commises sur quatre enfants. Parmi eux, les deux filles d'Annie.
Le médecin avait aussi reconnu des violences sexuelles, prescrites, sur une autre nièce.
Méthodes d'enquête critiquées
Est venu ensuite à la barre Cyrille Martin, le colonel de gendarmerie qui a commandé la section de recherches de Poitiers, chargée de l'enquête sur les carnets de l'ex-chirurgien, saisis en 2017 après son interpellation.
Lors d'une perquisition à Jonzac (Charente-Maritime), des milliers de pages de "journaux intimes" et quelque 300.000 images pédopornographiques --dont certaines de ses propres fils et d'enfants de leur entourage-- ont été saisies.
Dans ses carnets et fichiers, l'ex-chirurgien notait le nom, l'âge, voire l'adresse de nombreuses victimes: des patients dont l'âge moyen était de onze ans et qui étaient souvent endormis ou en phase de réveil.
Il y a aussi décrit scrupuleusement les sévices pédocriminels qu'il leur infligeait et c'est ce fil que les enquêteurs ont remonté pour identifier ses victimes entre 1989 à 2014.
Le colonel Martin a souligné le caractère "hors norme" et "atypique" de ce dossier qui a contraint les gendarmes à procéder à rebours de ce dont ils ont l'habitude : "aller vers des victimes qui, pour la grande majorité, n'étaient pas conscientes des crimes dont elles avaient été victimes".
Plusieurs avocats des parties civiles ont critiqué jeudi les méthodes employées par les gendarmes.
Certains ont affirmé que plusieurs dizaines de victimes potentielles ont été oubliées dans les investigations.
D'autres ont fustigé les conditions brutales dans lesquelles les gendarmes ont parfois révélé aux victimes les sévices commis par Joël Le Scouarnec des décennies plus tôt, sans prise en charge psychologique ou processus spécifique pour éviter des traumatismes.
Puis, le gendarme ayant dirigé l'enquête est venu retracer le parcours professionnel mouvant de l'accusé qui a pratiqué dans plus de vingt établissements durant sa carrière, souvent des petits hôpitaux qui peinaient à recruter et où le chirurgien digestif était accueilli à bras ouverts.
Y compris après une condamnation, en 2005, à quatre mois de prison avec sursis pour détention d'images pédopornographiques, sans interdiction d'exercer ou d'obligation de soins.
"Exemple flagrant", il sera titularisé en 2006 à l'hôpital de Quimperlé (Finistère), dont le directeur était pourtant informé de cette condamnation. "S'il perdait Joël Le Scouarnec, son service de chirurgie fermait", a précisé le directeur d'enquête.
Le procès, prévu pour durer jusqu'en juin, se poursuit vendredi avec notamment l'audition du fils aîné de l'accusé, le dernier à ne pas avoir déposé devant la cour.
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